Samedi 27 juillet 2002


Perte de mémoire

L'ami Karl, sans aucun doute, est amateur de photographie, comme on peut le constater en visitant son carnet. À chaque jour, en préface à chacun de ses petits opus quotidiens, un clin d'oeil tout en couleurs. Pourtant... Une réflexion que j'ai publié il y a quelque temps déjà.

Depuis l'époque où le sieur Joseph Nicéphore Niepce, dans toute sa sagesse, trouva le moyen d'impressionner une plaque de verre, plutôt que sa tendre et douce, au point d'y fixer une image, la photographie ne connut point de grande révolution. D'accord, les appareils, les papiers et la chimie ont évolué, mais toujours selon le même principe de base. Avec l'arrivée du numérique, tout a changé, y compris pour cette grande amie, l'Histoire, qui a tout à craindre de la démocratisation du numérique.

Photographe du dimanche, je n'ai surtout pas la prétention de donner des conseils à tous ceux qui pratiquent l'art de la photographie avec passion. Pourtant, depuis quelque temps, quelque chose me turlupine au point que je ne puis m'empêcher d'en discourir avec vous, amis lecteurs.

De tout temps, les photographes, professionnels ou amateurs, ont sensiblement tous travaillé de la même façon. Que ce fût pour capter un événement ou pour le simple plaisir, armé de son boîtier, de quelques lentilles et de plusieurs rouleaux de pellicule, le photographe n'attend que le moment idéal pour fixer à tout jamais ce qu'il perçoit au travers de sa lentille.

Une fois le ou les rouleaux de pellicule terminés, on développe, on produit une planche contact, on sélectionne les meilleures photographies qui feront, soit la une, soit l'objet d'une reportage, soit les pages de l'album photo, et, il en va de soi, la fierté du photographe. Par la suite, les négatifs s'en vont dans une petite enveloppe rejoindre les autres lanières de pellicule amassées au rythme des années.

Or, il arrive régulièrement qu'à la fin de sa vie, le photographe fasse don, pour la postérité et notre mémoire collective, de sa collection de négatifs. Et qui sait si, dans ces tonnes de négatifs, ne se trouve pas une photographie qui fera, dix ans, vingt ans après, l'Histoire. Qui sait si, dans les archives de l'ami Jacques Nadeau, photographe émérite au Devoir, ne se trouve pas une photographie qui pourrait faire l'Histoire.

Toutefois, la démocratisation du numérique risque de changer tout cela. En effet, depuis près d'une année, l'ami Jacques travaille presque exclusivement en numérique. Et cela, en tant qu'ami de l'Histoire, m'affecte au plus haut point.

Avec l'avènement de la photographie numérique, au lieu d'impressionner une pellicule, on numérise une scène ou un personnage et on le transforme en fichier numérique, le support étant maintenant magnétique. Par exemple, l'ami Jacques stocke ses photographies sur un support magnétique qui peut accueillir jusqu'à cent prises de vue.

Cependant, une fois de retour au journal, et sa sélection faite, près de 95 % des photographies sont ensuite purement et simplement effacées du support magnétique, nous privant ainsi d'une grande partie de notre mémoire. Qui sait si, dans ces photographies qui prennent le bord de la grande poubelle virtuelle, ne se trouve pas un document qui pourrait faire l'Histoire dans plusieurs années. Qui sait si cette photographie ne nous révèle pas que le petit garçon ou la petite fille qui s'amuse dans un parc ne sera pas, demain, un futur leader mondial... ou simplement un moment magique qu'une phototographie prise au hasard, fera rêver ceux la contemple?

Évidemment, d'une certaine façon, l'ami Jacques ne peut que déplorer aussi cette perte "historique". Mais si l'acquisition et le traitement d'une photographie numérique a réduit de beaucoup le temps de production, l'archivage et le stockage des ces documents se révèlent beaucoup plus ardu que du temps des petites enveloppes de négatifs. Et beaucoup plus onéreux surtout.

Outre l'achat de logiciels de catalogage extrêmement coûteux omme Cumulus, il faut aussi traiter et archiver les fichiers numériques sur moult cédéroms de qualité supérieure pouvant résister aux outrages du temps, comme la pellicule sait si bien le faire. Et surtout, cela prend l'intervention de l'humain pour alimenter ces bases de données.

Et je me pose la question: en voyant ces 95 % de photographies disparaître à tout jamais, n'y aurait-il pas lieu que nos archives nationales, les grands médias et les agences de presse puissent conclure une entente pour la conservation de ces documents qui représentent notre mémoire collective? N'y aurait-il pas lieu que ces photographies puissent enrichir notre patrimoine plutôt que le grand vide virtuel? Et vous, amis lecteurs, que je subodore être aussi des amis de l'Histoire, qu'en pensez-vous?


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